From — Paillet (unpublished)
Versailles Le 17 Mai 1783.
Monsieur

Trois Motifs me font prendre la liberté de m’adresser à Vous. Le devoir sacré de la reconnaissance envers mes parents, l’envie de voyager, et la difficulté d’obtenir une place favorable.

Dabord la Reconnaissance, parceque mes Parents avec bien peu de fortune ont beaucoup dépensé pour me donner de l’éducation: et qu’en outre de tout ce qu’ils ont fait pour moi je suis encore sur leurs bras quoiqu’âgé déjà de vingt quatre ans: je vois combien je leur coûte et Les gênne; et sens quelle allégeance ce serait pour eux de me voir placé. D’ailleurs je jouirais moi même d’une grande satisfaction de me trouver dans le cas de leur procurer par les épargnes que je ferais sur ma place, si toutefois j’en avais une, quelques légers dédommagements à tous les frais que je leur ai causé. Oh! Monsieur que le poids de la Gratitude qu’on ne peut satisfaire pèse sur un coeur sensible et reconnaissant.

Le Goût des voyages, parceque de tout tems j’ai cherché à m’instruire, et que le moyen le plus favorable d’acquerir des connaissances est d’étudier l’espece humaine dans les differens peuples qui la composent. C’est en fréquentant toutes les Nations en étudiant leur caractère, leurs moeurs, leurs usages, leur manière de se gouverner que l’homme sensé meuble son ésprit de grandes idées et de bonnes réflexions: c’est en voyageant qu’on attendrit son coeur par le spectacle de l’humanite souffrante enfin qu’on éleve son âme et qu’on aggrandit son genie par la vuë des Merveilles de la nature et c’est ainsi qu’on devient utilë à ses concitoyens.

C’est dans leurs voyages que Lycurgue, Solon, Thalès, Platon et tant de grands hommes ont puisé les sciences profondes et les connaissances sublimes qui les ont rendu précieux et essentiels au reste des mortels. Quoique je sois vraiment persuadé de mon insuffisance et de mon peu de Rapport avec ces illustres Personnages, je ne me contente point de les admirer, je trouve leur exemple beau et grand à suivre, j’ose désirer de les imiter.

Quant à la difficulté d’avoir une place je la crois invincible, et voici pourquoi. A versailles les Dispensateurs d’emplois sont accablés de postulants, parmi lesquels ils ont soin de distinguer ceux qu’eux ou de plus grands Seigneurs protégent, ou bien ceux qui par une bassesse aussi indigne de l’homme à sentimens qu’elle est digne d’eux font servilement leur cour jusqu’a ce que fatigues de leurs importunités ils leur octroyent leurs demandes. Pour moi qui n’ai point la protection de beaux Messieurs ni de belles Dames, et qui ne suis point courtisan je regarde comme une impossibilité presqu’insurmontable d’obtenir jamais ce que je désire. Je n’ai d’espoir qu’en vous: aussi ai-je ôsé y recourir, persuadé de trouver un véritable homme c’est à dire un homme juste et généreux qui n’accorde rien à la faveur et qui s’empressera de satisfaire aux désirs louables d’un jeune homme honnête. Il est de votre gloire, ô francklin, de me fournir les moyens d’acquiter ma reconnaissance envers mes père et mère vous dont la sagesse mérite les hommages de l’univers. Oui, Grand homme, j’aime a me flatter que vous donnerez ches un Peuple étranger qui vous admire l’exemple des bonnes oeuvres dont la gloire moins brillante que celle des actions d’éclat est peut-être plus solide. Helas que ne puis-je trouver comme vous l’occasion de faire le bien et que n’ai-je la même facilité! Dans quel abîme de volupté mon coeur ne se plongerait-il point! Combien peu il m’en coûterait pour éviter de dire unum diem perdidi.

En attendant tout de votre sensibilité j’ai l’honneur d’être avec un profond respect Monsieur Votre bien humble et très obeissant serviteur

Paillet
Rue de Satory près les quatre bornes
à Versailles
Endorsed: Paillet 17 May 1783
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